« Avec le “cancer backlash”, les intérêts économiques prévalent toujours sur le reste »

REVUE DE PRESSE _ Article d’Emmanuel Clévenot, paru dans Reporterre, le 26 janvier 2026

Alors que les études sur les causes de cancer se multiplient, une offensive les réduisant à des comportements individuels prend de la place dans le débat public. Un « cancer backlash » dénoncé par le chercheur Marc Billaud.

« Un tsunami auquel il faut se préparer. » Le 5 février, le Pr Fabrice Barlesi, oncologue et directeur général de l’Institut Gustave Roussy, alertait sur l’inquiétante augmentation du nombre de cancers chez les moins de 50 ans.

Sept jours plus tard, le journal Le Point ripostait en dégainant l’interview du Pr Jacques Robert. Cadmium, PFAS, pesticides… Le cancérologue y dénonçait un alarmisme qui serait de plus en plus outrancier autour des facteurs de risque environnementaux de la maladie. Et ajoutait : « Il n’y a pas d’explosion des cancers chez les jeunes, c’est une présentation erronée de la réalité. »

Il s’agit là d’un exemple limpide [1] de « cancer backlash ». Une stratégie prenant une place croissante dans le débat public, que Marc Billaud, directeur de recherche émérite au CNRS, décrit à Reporterre. Spécialisé en oncologie fondamentale, il travaille au Centre de recherche en cancérologie de Lyon, et a créé un Département de sciences humaines et sociales au Centre Léon Bérard, établissement de traitement du cancer.

Reporterre — Que signifie cette notion de « cancer backlash » ?

Marc Billaud — Le « cancer backlash » est une offensive idéologique qui vise à réduire l’ensemble des causes du cancer aux seuls comportements individuels. Autrement dit, au tabagisme, à la consommation d’alcool ou encore à la suralimentation. L’objectif est d’invisibiliser tous les facteurs environnementaux et professionnels en les jugeant bien trop marginaux au regard des autres pour être pris en compte.

Attention. Je ne remets pas en question le fait que le tabagisme est le facteur de risque prédominant. Les études épidémiologiques le prouvent. Contrairement à ce que certains prétendent de manière grotesque en nous qualifiant — mon collègue Pierre Sujobert avec qui j’ai écrit une tribune à ce sujet dans Le Monde et moi-même — de « complices de l’industrie du tabac », nous n’entretenons aucune ambiguïté à cet égard.

Simplement, on ne peut plus se contenter d’aborder la prévention contre le cancer sous ce seul prisme. Les travaux scientifiques sont sans appel : l’incidence de cancers chez les adultes de moins de 50 ans grimpe de façon très préoccupante. Dans des proportions moindres, celle concernant les enfants augmente aussi. Or, tenter de justifier une hausse des cancers chez les plus jeunes en pointant le tabac et l’alcool ne tient pas la route.

Qui se fait aujourd’hui relai de cette rhétorique ?

Pour commencer, toute une constellation de médias. Des revues se prétendant du rationalisme, mais aussi des journaux nationaux généralistes. On sait qu’une grande partie de la sphère médiatique est détenue par quelques puissances financières, cherchant à imposer une vision affirmée à droite, voire à l’extrême droite. Or, cette vision n’inclut pas les politiques écologistes ambitieuses. Ils n’ont aucun intérêt à voir émerger des restrictions quant à l’exposition aux substances nocives industrielles.

« Des tribunes sont régulièrement offertes aux protagonistes du “cancer backlash” »

Résultat : des tribunes sont régulièrement offertes aux protagonistes du « cancer backlash ». Ils s’appliquent à manipuler et contredire les chiffres tirés des études épidémiologiques. À les entendre, la mise en évidence croissante de déterminismes environnementaux, industriels et sociaux dans l’apparition des cancers relèverait d’une surinterprétation. Et elle-même serait portée par une soi-disant hystérie médiatique, ayant brusquement gagné la presse.

Et parmi ces interlocuteurs, il y a certains de nos collègues, oncologues et chercheurs. Ce qui est extrêmement préoccupant pour nous. D’autant qu’ils relaient ces fausses informations de manière très active. Pas la majorité d’entre eux, bien heureusement, mais certains appartenant à des sociétés savantes tiennent des propos aberrants.


Comment expliquer une telle dérive, d’autant plus lorsqu’il s’agit de spécialistes en cancérologie ?

Certainement par leurs convictions idéologiques. Inévitablement, si vous commencez à prendre en compte l’exposition industrielle et environnementale, vous aboutissez à la conclusion que le système économique dans lequel nous vivons doit être radicalement repensé. Que la société telle qu’elle est organisée n’est pas viable si l’on veut que la santé publique soit une valeur cardinale et non une variable d’ajustement.

Cela va évidemment à l’encontre de certaines convictions. Les personnes dont on parle soutiennent dans le fond une certaine vision politique. Un modèle de société, à l’approche des échéances électorales. Pour moi, ça ne fait guère de doute : ils servent de caution scientifique aux médias qui les interviewent, afin de mieux diffuser leurs idées.

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Cette stratégie a été développée par l’industrie. Elle conforte ces chercheurs en leur assurant qu’ils défendent la « bonne science », contrairement à nous. Alors ils revêtent l’habit d’analystes rigoureux d’études épidémiologiques, qu’en réalité ils travestissent et interprètent de façon erronée, souvent en toute mauvaise foi. Des scientifiques se retrouvent ainsi à affirmer que l’attention portée aux pesticides en matière de santé publique est disproportionnée. Je suis effaré d’entendre ça.

Cette stratégie fonctionne-t-elle vraiment ?

Bien sûr. Les discours réactionnaires que nous venons d’évoquer participent à légitimer la régression des politiques de santé publique. Ils structurent le discours politique : dès lors, on entend le président de la République assurer que les cancers dits « évitables » relèveraient tout d’abord de « comportements vertueux ». Et au lieu de s’emparer pleinement du problème, les mesures de prévention reposent essentiellement sur la responsabilisation des comportements individuels, voire leur moralisation.

En parallèle, ça permet au gouvernement de mener des politiques orthogonales avec les intérêts de la santé publique. La loi Duplomb en est le parfait exemple. Certes, nous avons obtenu la censure par le Conseil constitutionnel de la réintroduction de l’acétamipride, mais les autres pans de la loi demeurent incompatibles avec ce qu’on pourrait attendre d’une agriculture respectueuse de la terre et des individus vivant dessus.

« Les intérêts économiques prévalent toujours sur le reste  »

Dans cette séquence politique, la parole a été confisquée par la ministre de l’Agriculture. Elle est intervenue systématiquement. Quant à la ministre de la Santé ? Silence total. On ne l’a pas entendue. Comme on l’observe avec le « cancer backlash », les intérêts économiques prévalent toujours sur le reste. Et même chose avec le nouveau projet de loi agricole annoncé par le Premier ministre : il ne peut que générer la plus grande inquiétude.

Aujourd’hui, on commence à cartographier le niveau d’exposition et d’imprégnation de la terre, de l’eau, de l’air, mais aussi de nos corps par les substances toxiques, voire cancérogènes. On commence à peine à appréhender l’ampleur des dégâts. Le travail scientifique à accomplir dans ce domaine est colossal. Alors il est pour moi inconcevable de réduire la question du cancer — comme d’autres maladies chroniques — à un problème de comportement individuel. Cette vision idéologique est inacceptable.

L’accumulation des preuves scientifiques mettant en évidence les causes environnementales du cancer finira-t-elle par briser ce « cancer backlash » ?

Rien n’est moins sûr. Au contraire, cette offensive est devenue virulente en réaction à la mobilisation grandissante des scientifiques, des praticiens et des associations, à l’image des Giscope ou de l’Alerte des médecins sur les pesticides. Plus ces causes sont creusées, plus ce « backlash » s’intensifie pour faire contrepoids. Les porte-voix de celui-ci tentent de discréditer les chercheurs sonnant l’alarme, de les qualifier de militants ou de propagandistes. Et pour ce faire, ils ont un argument bien affûté.

L’épidémiologie environnementale est une science compliquée. Elle nécessite d’analyser des expositions multiples, difficilement quantifiables à l’échelle d’un seul individu et dont les délais de latence peuvent être très longs. Il faut aussi prendre en considération les effets cumulatifs, tout au long de la vie. Bref, ce n’est pas simple ! D’autant que les chercheurs sont obligés de se contenter d’études observationnelles. Établir la causalité d’un facteur nécessiterait d’exposer des individus à la substance qu’on suspecte, ce qui n’est évidemment pas éthique.

« Les tenants du “cancer backlash” jouent sur l’absence de lien causal irréfutable »

Résultat : les tenants du « cancer backlash » jouent sur l’absence de lien causal irréfutable. Cette exigence de preuve absolue est leur instrument clé de déni des expositions environnementales et professionnelles. Grâce à elle, ils peuvent disqualifier toute action de politique publique. Mais c’est absurde. Il s’agit-là de désinformation massive. Soyons très clair : de preuves irréfutables, il n’y en aura jamais. Ce n’est qu’un slogan.

Seule l’accumulation d’un faisceau d’observations convergentes permet de montrer qu’il y a une présomption. Ce mot, présomption, est souvent mal compris. On peut avoir le sentiment que c’est complètement incertain. Détrompez-vous : dès lors que les épidémiologistes assurent qu’il y a une très forte présomption que l’exposition à certains pesticides est responsable de lymphomes, de cancers de la prostate, de la maladie de Parkinson et j’en passe, il faut entendre qu’ils pensent que oui, il y a un lien avéré.

Qui paie le prix fort de cette offensive idéologique ?

Sur les quelque 2,73 millions de salariés concernés par l’exposition professionnelle aux substances cancérogènes, plus de la moitié sont des ouvrières et des ouvriers. Fermer les yeux sur les ravages de l’amiante est devenu impossible pour les défenseurs du « cancer backlash » tant les études sont nombreuses. En revanche, ils continuent à ignorer les autres expositions professionnelles.

Ils taisent aussi les inégalités concernant les lieux d’habitation, un facteur déterminant. Pourtant, la documentation scientifique existe. En France, il existe des zones que l’on appelle sacrifiées, où l’accumulation d’industries pose de véritables problèmes de santé publique en termes de cancers, à l’image de Fos-sur-Mer près de Marseille ou du bassin industriel de Lacq dans les Pyrénées-Atlantiques.

Pour un même cancer, détecté à stade équivalent, les personnes issues de milieux modestes décèdent davantage et plus rapidement. Le cancer est une maladie inégalitaire et cette situation s’est aggravée au cours des dernières décennies, au niveau mondial comme en France. C’est un enjeu sanitaire majeur et il est alarmant de constater que la prévention ne joue pas le rôle qu’elle devrait.


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